Homélie sur la royauté de Notre Dame

Samedi 22 août 2020

Vox in Deserto Abbé Benjamin Martin
Enguerrand QUARTON Le couronnement de la Vierge, 1454,
musée Pierre de Luxembourg, Villeneuve- lès-Avignon

Frères et sœurs bien-aimés,

En levant les yeux vers le Ciel, samedi dernier, nous avons découvert la Bienheureuse Vierge Marie dans le mystère de son Assomption. Entrant « au palais du roi » (Ps 44, 16), elle s’y tient « dans sa gloire, vêtue d’étoffes d’or » (Ps 44, 14-15) comme le chantait le Roi David dans son psaume. Nous l’avons reconnue en compagnie de l’Apôtre Saint Jean, sous les traits de la « Femme ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête [cette] couronne de douze étoiles » (Ap. 11, 19). En entrant au palais du Roi, la Sainte Vierge est couronnée ; de ce Royaume de Dieu annoncé par son Fils, elle est faite Reine. C’est ce mystère que nous contemplons huit jour après l’Assomption, la fête de Marie, Reine[1].

            D’une fête à une autre la connexion des mystères nous permet d’approfondir la place singulière que le Bon Dieu a réservé à la Bienheureuse Vierge Marie. De sa conception immaculée dans le ventre de Sainte Anne à sa maternité divine ; de son Assomption à la gloire du Ciel à son couronnement, la Sainte Vierge si discrète lors de son passage sur terre, révèle en ces temps qui sont les derniers, toute la gloire dont elle est enveloppée.

Depuis les temps anciens, l’Eglise honore la Vierge en lui chantant le Salve Regina – Salut, ô Reine – ou au temps de Pâques le Regina Caeli – Reine du Ciel, réjouissez-vous – ; si nous méditons dans le 5e mystère glorieux du chapelet son couronnement : en quoi consiste donc sa royauté ? En quoi est-elle Reine ?

Fra ANGELICO, Le couronnement de la Vierge, 1430, Paris, musée du Louvre

1. Reine parce que Mère de Dieu

            Pour approfondir la royauté de la Sainte Vierge commençons par son prénom Marie qui en syriaque signifie « Souveraine ». Cette étymologie, placée sous l’autorité de Saint Jérôme[2], nous permet de distinguer deux appellations lors de l’Annonciation. En effet, lorsque l’Archange Gabriel s’adresse à la Sainte Vierge, il la salue en la nommant « Pleine de Grâce » (Lc 1, 28). Puis, face à son incompréhension, il la rassure et l’appelle « Marie » (Lc 1, 31). Ces deux noms « Pleine de Grâce » et « Marie » désignent chacun, tout son être comme sa vocation.

            « Pleine de Grâce » désigne la sainteté inégalée de celle qui comblée de la grâce divine est préservée du péché et excelle en toutes les vertus. Elle apparaît non seulement en Reine des Anges mais également en Reine de tous les Saints. Ainsi, lui précise l’Archange, le Seigneur est avec elle, comme il n’est avec aucune autre créature. Sa familiarité avec Dieu est de l’ordre de l’intime : elle l’accueille au plus profond de ses entrailles. Demeurant Vierge tout en devenant Mère et Mère de Dieu, elle donne la vie à Celui dont elle l’a reçue. Sa proximité avec Dieu est telle qu’elle dépasse celle d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Elle est encore plus privilégiée que Moïse, Elie ou même que les Apôtres auprès de qui elle veille lors de la Pentecôte. En cela elle est la Reine des Patriarches, la Reine des Prophètes, et la Reine des Apôtres. Et pour cela, Comblée-de-Grâce, elle est la Mère de Dieu.

            Cependant, lorsque l’Archange Gabriel la nomme Marie – entendez  Souveraine – il le fait à dessein. Il lui révèle qu’elle va concevoir et enfanter le « Fils » mais « du Très-Haut » à qui est destiné rien de moins que « le trône de David » dont il lui annonce qu' »il règnera » mais « pour toujours sur la maison de Jacob, et [que] son règne n’aura pas de fin » (Lc 1, 32). Ainsi suivant l’étymologie de Saint Jérôme, Saint Pierre Chrysologue commente-t-il [3]:

l’Ange l’appelle Souveraine pour qu’elle cesse de trembler comme une servante, elle à qui l’autorité même de son Fils a obtenu de naître et d’être appelée Souveraine

Saint Pierre Chrysologue, Sermon 142, De Annuntiatione B.V.M. 
Fra ANGELICO, Le couronnement de la Vierge, 1434, Florence, musée des Offices

Sainte Elisabeth, inspirée par le Saint Esprit, ne s’y trompe pas, elle accueille en sa cousine « la mère du Seigneur » (Lc 1, 43) et la bénit entre toutes les femmes. C’est dire le prestige qu’acquiert la Bienheureuse Vierge Marie. En devenant Mère de Dieu, elle devient Mère du Seigneur et participe à son règne au titre de Reine-Mère. C’est ce que précise le Vénérable Pape Pie XII [4] :

elle-même est Reine, puisqu'elle a donné la vie à un Fils qui, dès l'instant de sa conception, même comme homme, était, à cause de l'union […] de la nature humaine avec [la nature divine], Roi et Seigneur de toutes choses.

Saint Jean Damascène a donc raison d’écrire [5] :

Elle est vraiment devenue la Souveraine de toute la création au moment où elle devint Mère du Créateur

Saint Jean Damascène, De fide orthodoxa
Paul RUBENS, Le couronnement de la Vierge, musées royaux de Belgique

2. Reine parce qu’à l’œuvre auprès de son Fils

Pour autant, précise le Vénérable Pape Pie XII,

la Bienheureuse Vierge doit être proclamée Reine non seulement à cause de sa maternité divine mais aussi parce que selon la volonté de Dieu, elle joua dans l’œuvre de notre salut éternel, un rôle des plus éminents.

Pie XII, Encyclique Ad Cœli Reginam

En effet, la Sainte Vierge est par nature la Mère de Dieu. On pourrait dire, à la suite de nos Rois de France, elle est légitime par le lien du sang. Elle est la Mère du Roi. Si cela est grand et vrai, la Vierge a également, durant sa vie, gagné la couronne en participant au triomphe de son Fils. Ecoutons le Pape Pie XII nous l’enseigner :

  Comme le Christ, nouvel Adam, est notre Roi parce qu'il est non seulement Fils de Dieu, mais aussi notre Rédempteur, il est également permis d'affirmer, par une certaine analogie, que la Vierge est Reine, et parce qu'elle est Mère de Dieu et parce que comme une nouvelle Eve, elle fut associée au nouvel Adam.
  Comme le Christ pour nous avoir rachetés est notre Seigneur et notre Roi à un titre particulier, ainsi la Bienheureuse Vierge est aussi notre Reine et Souveraine à cause de la manière unique dont elle contribua à notre Rédemption, en donnant sa chair à son Fils et en l'offrant volontairement pour nous, désirant, demandant et procurant notre salut d'une manière toute spéciale [6]
Domenico GHIRLANDAIO, Le couronnement de la Vierge,

N’oublions pas, frères et sœurs bien-aimés, la prophétie de Siméon : « votre âme sera traversée d’un glaive » (Lc 2, 35). Elle se vérifie au pied de la Croix, lorsque unie au sacrifice de son Fils, l’âme de l’Immaculée mesure toute la démesure de l’amour qui triomphe du péché, de la mort et du mal. C’est pour nous et pour notre salut, qu’avant d’offrir sa vie en sacrifice, le Christ nous offre ce qu’il lui reste de plus précieux ici-bas : « Fils voici votre Mère » (Jn 19,27a). Le Cœur Immaculé de la Sainte Vierge bat à l’unisson du Cœur Sacré de son Fils. Il verse son sang pour nous, ce sang qu’il avait reçu de Marie et qui la couronne en Reine des Martyrs. C’est ainsi, commente le Pape Saint Jean-Paul II que la royauté de la Sainte Vierge provient de ce qu’

elle a coopéré à l'œuvre de rédemption de l'humanité. Élevée au ciel, associée au pouvoir de son Fils, elle travaille à l'extension du Règne de Dieu, en participant à la diffusion de la grâce divine dans le monde. Demeurant en dépendance du Christ, Marie possède et exerce sur l'univers une souveraineté que son Fils lui a donnée.[7]

Nous avons donc au Ciel une Mère puissante, une Mère aimante mais également une Reine qui a en son pouvoir de nous communiquer les grâces dont elle est pleine et comblée. En effet, précise le Vénérable Pape Pie XII,

si le Verbe opère les miracles et répand la grâce par le moyen de son humanité, s'il se sert des Sacrements et des Saints comme d'instruments pour le salut des âmes, pourquoi ne peut-il pas se servir de sa Mère très pure pour nous distribuer les fruits de la Rédemption ? [8]

Alors, ayons recours avec confiance et audace aux innombrables secours de la sainte Vierge, la Reine du Ciel. Ainsi soit-il.

abbé Benjamin MARTIN

Michel SITTOW, Le couronnement de la Vierge, 1470, Paris, musée du Louvre

[1] Quatre ans après la proclamation du dogme de l’Assomption le 1er novembre 1950, le Vénérable Pape Pie XII institue la Fête de Marie, Reine. Nous sommes le 11 octobre 1954, cent ans après la proclamation du dogme de sa conception immaculée par le Bienheureux Pape Pie IX. Pie XII annonce cette fête un 11 octobre. Ce jour là, l’Eglise honore la Mère de Dieu, depuis que son Prédécesseur le Pape Pie XI a institué cette fête. Nous sommes alors en 1931 et l’Eglise commémore le quinzième centenaire du concile d’Ephèse qui a proclamé Marie, Mère de Dieu, en 431.

                Ces fêtes ont été déplacées par le Pape Paul VI, au lendemain du second concile du Vatican. Ainsi, la fête de Marie, Mère de Dieu est-elle passée du 11 octobre au 1er Janvier ; la fête de Marie Reine que Pie XII instaurait en date du 31 mai, a été déplacée en conclusion de l’octave du 15 août, le 22 août. Hélas c’était sans compter l’abolition d’une telle octave qui sera, souhaitons-le, restaurée un jour.

[2] Saint Jerome, Liber de nominibus hebraeis, P.L. XXIII, 886.

[3] Saint Pierre Chrysologue, Sermon 142, De Annuntiatione B.V.M. : P.L. III, 579 C ; cfr. etiam 582 B ; 584 A

[4] Saint Jean Damascène, De fide orthodoxa, I. IV, c. 14 ; P. G. XCIV, 1158 7. B.

[5] Pie XII, Encyclique Ad Cœli Reginam sur la Royauté de Marie, 11 octobre 1954, § 22.

[6] Pie XII, Encyclique Ad Cœli Reginam sur la Royauté de Marie, 11 octobre 1954, § 24-25.

[7] Saint Jean Paul II, Audience générale du 23 Juillet 1997.

[8] Pie XII, Encyclique Ad Cœli Reginam sur la Royauté de Marie, 11 octobre 1954, § 29.

Antonio DA FABRIANO, Le couronnement de la Vierge, 1452, Akademie der bildenden Künste, Vienne, Autriche
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