Je vous salue, Marie, Pleine de Grâce

Philippe de CHAMPAIGNE, l’Annonciation

Introduction générale à la première partie de l’Ave Maria

1. La salutation d’un Ange en question

2. La supériorité des Anges sur les hommes                        

Conclusion

Lannemezan, dimanche 23 juillet 2017


Frères et sœurs bien-aimés,

L’été dernier nous avons médité la prière que le Seigneur pose sur nos lèvres : « Quand vous priez, dites : Notre Père ». Cette année, approfondissons cette autre prière qui nous est tout aussi familière, et par laquelle nous adressons à la Sainte Vierge les paroles mêmes de l’Archange Gabriel : Je vous salue ! Ecoutons Saint Louis-Marie Grignon de Monfort nous y introduire :

L’Ave Maria est la plus belle prière après le Notre-Père. C’est le plus beau compliment que vous puissiez faire à Marie, puisque c’est le compliment que le Très-Haut lui envoya faire, par un Archange, pour gagner son cœur ; et il fut si puissant sur son cœur, par les charmes secrets dont il est plus plein, que Marie donna son consentement à l’incarnation du Verbe, malgré sa profonde humilité. C’est par ce compliment que vous gagnerez infailliblement son cœur, si vous le dites comme il faut, c’est-à-dire avec attention, dévotion et modestie.

Saint Louis-Marie Grignon de Monfort, Traité de la dévotion à la Sainte Vierge Marie.

A ces trois recommandations de Saint Louis-Marie, nous pouvons ajouter l’intelligence. Demandons, à Celle qui se tient à l’ombre du Saint-Esprit, de nous permettre de mieux comprendre le sens profond des paroles que nous lui adressons :

– AVE MARIA –

Fra ANGELICO, L’Annonciation et Adam et Eve chassés du Paradis, v. 1425-1426, Madrid.

Introduction  générale à la première partie de l’Ave Maria

Contrairement aux sept demandes adressées à Notre Père et que nous tenons de la bouche même de son Fils, la prière de l’Ave est, quant à elle, le fruit d’une lente constitution au cours des siècles. Lorsque nous la récitons nous sentons son articulation en deux parties : à la louange de la Sainte Vierge, fait suite la supplication de l’Eglise.

La constitution de cette première partie est la plus ancienne. Elle a d’ailleurs longtemps été la seule. C’est en Orient, dans la tradition de Saint Jacques, qu’en est attestée la première mention : nous sommes aux alentours du IVe – Ve siècle[2], époque où la foi chrétienne fait ses premiers pas en notre chère Bigorre et ses Quatre Vallées. C’est alors que sous l’autorité du Pape Grégoire le Grand, elle arrive en Occident prenant la forme d’une antienne du Temps de l’Avent[3] : nous sommes au VIe siècle. Mais ce n’est qu’au XIIe siècle que cette prière se répand à mesure que croît la piété mariale. En effet, à Paris en 1210, l’évêque prescrit la récitation de l’Ave Maria aux côtés du Pater et du Credo[4]. C’est dire tout le prestige qu’acquiert cette prière. En cela, l’évêque de Paris anticipe de peu le Concile de Latran IV invitant l’ensemble du peuple chrétien à apprendre et réciter l’Ave Maria. Cette prière n’est alors simplement composée que de deux petits versets de l’Evangile selon saint Luc. Unissant la salutation de l’Archange Gabriel lors de l’Annonciation, à celle de Sainte Elisabeth à la Visitation, l’Eglise y précise le prénom de cette jeune fille, Marie. Tel est l’Ave Maria à la fin du XIIe siècle, époque qui voit s’élever notre cité de Lannemezan autour de ce vaisseau de pierre nous conduisant de la terre au Ciel. Méditons, en ce premier dimanche, la salutation de Gabriel et prenons en cela une hauteur toute angélique.

Andrea del SARTO, L’Annonciation, v 1528, Galleria Palatina (Palazzo Pitti), Florence, Italie

1. La salutation d’un Ange en question

Dans son Evangile, Saint Luc met en scène le nom de la Sainte Vierge y développant un suspens qui nous laisse en suspend :

Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille, vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph ; et le nom de la jeune fille était Marie.

Lc 1, 26-27

Pourtant, constatons-nous alors, l’Ange ne la salue pas en précisant, comme nous, dans cette prière : Je vous salue Marie. Si de son aveu, elle ne comprend pas cette salutation c’est que l’ange la salue en ces termes : « Je vous salue Pleine de grâce ». Là où la formulation de notre prière semble reléguer le « Pleine de grâce » au rang d’un qualificatif – je vous salue gracieuse Marie – l’ange use d’un nom propre : Vous êtes la « Pleine de grâce », tellement comblée de cette grâce divine que le « Seigneur est avec vous » comme il n’est avec aucune autre créature ! Comme nous l’indiquait Saint Louis-Marie, il s’agit du « compliment que le Très-Haut lui envoya faire, par un Archange, pour gagner son cœur ». Approfondissons davantage ce qu’il nomme les « charmes secrets » de cette mystérieuse salutation. Et, pour cela, ayons recours à celui que l’Eglise nomme le Docteur angélique, Saint Thomas d’Aquin.

Dans son commentaire[5], Saint Thomas part du constat que si les hommes vénèrent les anges, l’inverse ne se vérifie pas. Il en tient pour preuve que notre Patriarche Abraham rend l’hospitalité à ces trois anges venus le visiter. Souvenez-vous, sous le chêne de Mambré, il leur sert un repas (Gn 18).

Cette infériorité des hommes face aux Anges nous la retrouvons au désert lorsque le Diable tente ce mystérieux Jésus pour la seconde fois le conduisant en haut du Temple :

Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre (Mt 4, 6).

Sandro BOTTICELLI, Les tentations du Christ, v 1481, fresque, Chapelle Sixtine, Vatican

Mais le Seigneur ne tombe pas plus du sommet du temple que dans le piège du Démon. Et lorsque vaincu le Diable se retire laissant Jésus, Saint Matthieu précise alors : « voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient » (Mt 4, 11b). Si les Anges servent Jésus c’est qu’il est Dieu et non pas seulement un homme.

Nous comprenons par là que les Anges ne vénèrent pas les hommes car nous leur sommes inférieurs. D’où la crainte toute respectueuse de la Sainte Vierge lorsque s’avance vers elle cet Envoyé du Très-Haut qui s’incline devant Elle avec révérence. Si elle ne comprend pas cette salutation, elle perçoit que ce n’est pas dans l’ordre des choses. Serait-elle supérieure aux Anges pour que l’on s’adresse à Elle avec autant de déférence ?

Fra ANGELICO, L’Annonciation de Cortone, v. 1433-34, MUSÉE DIOCÉSAIN DE CORTONE

2. La supériorité des Anges sur les hommes

Demeurons aux côtés de celui que l’Eglise nomme l’Ange de l’école pour approfondir cette infériorité de l’Homme face à l’Ange. Cela nous permettra d’éclairer cette salutation et de jeter toute la lumière sur la surprise de la Bienheureuse Vierge Marie.

Si, comme les Anges, nous sommes « créés à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Gn 1, 27), Saint Thomas constate que les Anges lui ressemblent bien davantage par (1) dignité, (2) familiarité et en (3) plénitude de grâce :

            (1) En effet, là où nous sommes dotés d’un corps c’est-à-dire d’une nature corruptible – « souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière » (cf. Ecc 3, 20) -, eux sont comme Dieu de purs esprits partageant sa nature spirituelle.

            (2) Là où nous peinons depuis le péché originel à connaître Dieu, nous efforçant de ne pas demeurer étranger à son règne ; les Anges sont d’une telle familiarité divine qu’ils servent constamment sa majesté. C’est d’ailleurs ce dont témoigne le prophète Daniel : « Des milliers de milliers d’Anges le servaient, et dix milliers de centaines de milliers d’Anges se tenaient en sa présence » (Dn, 7, 10).

            (3) Enfin, les Anges sont élevés au-dessus des hommes par cette plénitude de grâce qu’ils reçoivent de Dieu. Illuminés par Dieu, les Anges reçoivent ses lumières, là où, nous concernant, elles sont bien passagères, comme en « clair-obscur », précise Saint Thomas.

Giannicola DI PAOLO, L’Annonciation, 1510-1515, National Gallery of Art, Washington, USA

C’est donc pour ces trois raisons que les Anges ne vénèrent pas les hommes mais que nous les vénérons dans nos Liturgies. Ils sont tellement proches de Dieu que nous réclamons leur intercession. Nous l’avons sollicité au commencement de cette Messe lorsque nous avons reconnu personnellement nos péchés en déclarant « je confesse à Dieu Tout Puissant » mais « je supplie les anges […] de prier pour moi le Seigneur notre Dieu ». C’est encore en leur compagnie, ne formant qu’un seul chœur, que nous chanterons la gloire de Dieu : « Saint, Saint, Saint, le Seigneur Dieu de l’univers ».

Allessandro ALLORI, L’Annonciation, 1603, Galleria dell’Accademia, Florence, Italie

Conclusion

C’est pourquoi, conclut Saint Thomas d’Aquin :

Il ne convenait donc pas que l’ange s’inclinât devant l’homme, jusqu’au jour où parut une créature humaine, surpassant les anges par sa plénitude de grâce, par sa familiarité avec Dieu et par sa dignité. Cette créature humaine fut la bienheureuse Vierge Marie. Pour reconnaître cette supériorité, l’ange lui témoigna sa vénération par ces paroles : je vous salue.

Saint Thomas d’Aquin, Le Pater et l’Ave, Paris, Nouvelles Editions latines, 4, p. 163. 

Frères et Sœurs, nous nous efforcerons de conserver, dimanche prochain, cette hauteur toute angélique en poursuivant notre méditation de la salutation de Gabriel. Demandons, dès à présent, à la Sainte Vierge de prier pour nous, pauvres pêcheurs, en cette Messe où nous recevons son Fils. Elle qui se révèle chaque jour davantage comme Notre Mère, se dévoile à nos yeux émerveillés ce matin comme la Reine des Anges. Invoquons-là du haut du Ciel :

Notre Dame de l’Annonciation, priez pour nous.

Notre Dame de Nazareth, priez pour nous.

Reine des Anges, priez pour nous.

Saint Gabriel, priez pour nous.

Amen.

abbé Benjamin MARTIN

Giovanni LANFRANCO, L’Annonciation, 1610-1630, musée de l’Hermitage, St. Pétersbourg, Russie

[1] Saint Louis-Marie Grignon de Monfort, Traité de la dévotion à la Sainte Vierge Marie.

[2]  La Liturgie de saint Jacques des IVe–Ve siècles chante : « Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi, tu es bénie parmi les femmes et béni le fruit de ton sein, car tu as engendré le sauveur de nos âmes » 

[3] Offertoire du IVe dimanche de l’Avent : Ave Maria, gratia plena : Dominus tecum : benedicta tu in mulieribus, et benedictus fructus ventris tui. Il peut s’agir d’un remploi de l’antienne d’offertoire du mercredi des Quatre-Temps d’hiver, le jour où l’on lisait l’Évangile de l’Annonciation. Quelle qu’en soit l’origine, il convient de remarquer que cette antienne ne s’est jamais terminée par « Jésus ». Cf. H. Leclercq, D.A.C.L., art. « Marie (Je vous salue) », t. X/2, col. 2050 et Dom Capelle, Maria I, p. 237.

[4] Synode de Paris de 1210 ; Concile de Latran IV, 1215.

[5] Saint Thomas d’Aquin, Le Pater et l’Ave, Paris, Nouvelles Editions latines.


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