Des ouvriers de la onzième heure

Dimanche 20 septembre 2020


Evangile selon Saint Matthieu 20, 1-16 :

Ecouter l’homélie :


Frères et sœurs bien-aimés,

La parabole que nous venons d’entendre nous est bien connue. Avec ses ouvriers de la onzième heure et la morale de sa finale – « les derniers seront les premiers » (Mt 20, 16) – elle nous est bien familière. Pourtant pour tirer de son trésor du neuf et de l’ancien (cf. Mt 13, 52), il nous faut avancer en eau profonde (Cf. Lc 5, 4).

Une lecture aussi rapide que superficielle pourrait laisser penser que le Seigneur tient là un enseignement sur le monde du travail. En ce sens, la parabole nous placerait délibérément du côté du patronat laissant au maître de ce domaine – vigneron en Madiran pourquoi pas – une liberté sans borne quant à la délibération du salaire comme du temps de travail de ses ouvriers. Mais dans cette perspective quel serait l’enseignement à en tirer ? Peu importe que l’on travaille 35 heures ou péniblement quelques heures ? Non. Le même Seigneur enseigne dans l’Evangile que « tout travail mérite salaire » (Luc 10, 7)  et défend en toute occasion la justice déclarant dans les béatitudes non seulement « heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, ils seront rassasiés » (Mt 5, 6) mais également « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux » (Mt 5, 10). Le Seigneur ne fait donc pas en cette parabole l’apologie du libéralisme ou l’éloge de la fainéantise. D’où la question qu’il faut se poser : quelle est la finalité de l’enseignement de cette parabole ? De quoi le Seigneur veut-Il nous entretenir ?

Rembrandt, Parabole des ouvriers à la vigne, 1637, Musée de l’Hermitage, Saint Pétersbourg
La distribution des salaires le soir venu

1. Le contexte de la parabole des ouvriers de la onzième heure

Pour répondre à ces questions il nous faut replacer la parabole dans son contexte. Le Seigneur vient de rencontrer le jeune homme riche qui l’interroge : « Maître, que dois-je faire de bon[1] pour avoir la vie éternelle ? » (Mt 19, 16). Et le Seigneur de l’exhorter à vivre à la lumière des dix commandements (Cf. Mt 19, 17-19).

Le jeune homme lui dit : « Tout cela, je l’ai observé : que me manque-t-il encore ? » Jésus lui répondit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » (Mt 19, 20-21)
Heinrich HOFFMAN, Le Christ et le jeune homme riche, 1899

Devant une telle exigence – tout quitter pour se mettre à la suite du Seigneur – les disciples l’interrogent non sans gravité :

« Qui donc peut être sauvé ? ». Fixant Son regard sur eux, Jésus leur dit : « Aux hommes c’est impossible, mais à Dieu tout est possible ». (Mt 19, 25b-26)

Ce à quoi Saint Pierre, au nom des Apôtres, interroge le Seigneur : « Eh bien !  Nous, nous avons tout quitté pour Te suivre. Qu’en sera-t-il de nous ? » (Mt 19, 27). Et le Seigneur de répondre que les Apôtres siègeront à Ses côtés lors du jugement dernier (Mt 19, 27-30). Il introduit alors la parabole que nous venons d’entendre par les mots mêmes qui la concluront[2] : « Beaucoup de premiers seront derniers, et beaucoup de derniers seront premiers » (Mt 19, 30).

MICHEL ANGE, fresque du Jugement dernier, 1536-41, chapelle Sixtine, Vatican

C’est donc pour illustrer la problématique du salut que le Seigneur livre la parabole des ouvriers de la onzième heure. Une parabole introduite par la perspective du jugement dernier (Mt 19, 27-30) et qui sera immédiatement suivie par la troisième annonce de Sa Passion et de Sa Résurrection ( Mt 20, 17-19) alors que le Seigneur montera à Jérusalem pour y être conduit de la mort à la Vie.

2. Interprétation courante de la parabole

C’est dans cette perspective que l’on a coutume d’interpréter communément cette parabole. Pour être sauvé il faut nous mettre à la suite du Seigneur ou, pour reprendre l’image de la parabole, il nous faut œuvrer à la vigne du Seigneur.

Certains parmi nous sont alors comparables aux ouvriers de la première heure. Baptisés peu après leur naissance, ils ont été élevés dès leur plus jeune âge dans la perspective du Royaume des Cieux. L’éveil de la prière comme l’assistance à la Messe en famille, le catéchisme comme le concours de mouvements chrétiens les ont aidés à approfondir leur foi comme à unifier leur vie à la lumière de l’Evangile, la grâce de Dieu venant au secours de leur faiblesse.

Enluminure extraite d’un Evangéliaire Byzantin du XIe siècle, la parabole des ouvriers à la vigne, Bibliothèque Nationale, Paris

D’autres parmi nous sont comparables aux ouvriers de la troisième ou sixième heure. Ils ont découvert ou redécouvert la foi à un moment donné de leur vie. Ils se mettent alors à vivre ce baptême qu’ils avaient reçu enfant ou ont demandé à le recevoir récemment, il y en a parmi nous.

D’autres enfin découvriront la foi à la dernière heure, celle de leur fin de vie, se convertissant sur leur lit de mort. Ces ouvriers de la dernière heure recevront, à l’image du bon larron, le même salaire que les ouvriers de la première heure : la vie éternelle.

Cette interprétation courante de la parabole n’est pas fausse. Il n’y a pas d’heure pour se mettre à la suite du Seigneur. Nous devons chacun œuvrer ici-bas à la vigne du Seigneur afin de nous réjouir, au dernier jour, du vin des noces de la Rédemption.

3. La parabole à la lumière de la Révélation divine

Cependant, au plus près de l’Evangile, la parabole vient illustrer une problématique bien plus large : l’universalité du salut. Dans cette perspective, les ouvriers de la parabole ne désignent pas telle ou telle personne de notre communauté mais reprennent les grandes étapes de la Révélation divine que nous appelons plus communément l’histoire sainte. Pour approfondir cette lecture et découvrir le sens de cette parabole mettons-nous à l’école de Saint Grégoire le Grand[3].

Francisco GOYA, Saint Grégoire le Grand, Pape, 1696-99, Musée du romantisme, Madrid

Le maître du domaine, sortant tout au long de la journée pour embaucher des ouvriers à sa vigne est l’image de Dieu. De ce Dieu éternel qui, au commencement, créa le ciel et la terre et fit les soirs et les matins.

De telle sorte que la première heure à laquelle Dieu sort pour embaucher des ouvriers est pour Saint Grégoire « le premier matin du monde ». Ses ouvriers nous sont bien connus, ce sont nos premiers parents dans la foi. Cette première heure de la Révélation nous conduit donc d’Adam et Eve jusqu’au déluge.

Vitrail de l’arche de Noé, église Saint Etienne du Mont, Paris

La troisième heure à laquelle le Maître sort pour embaucher des ouvriers à sa vigne désigne l’âge de la première Alliance scellée avec Noé en suite du déluge et nous conduit jusqu’à Abraham à qui Dieu fait cette promesse : « Je te ferai une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel » (Gn 22, 17).

La sixième heure à laquelle le Maître de la vigne « sortit de nouveau » (Mt 20, 5a) pour embaucher des ouvriers désigne la période qui d’Abraham nous conduit à Moïse. C’est l’heure de la Pâque où Dieu vient libérer le peuple qu’Il s’est choisi entre tous, le faisant passer de l’esclavage à la liberté. Peuple conduit à travers le désert dans lequel Dieu révéla à Moïse les dix commandements jusqu’à parvenir à la terre promise.

La neuvième heure à laquelle Dieu sortit pour embaucher des ouvriers désigne alors pour Saint Grégoire la période qui de Moïse nous conduit à la naissance du Seigneur. C’est l’âge des prophètes dont le dernier d’entre eux est le plus grand, Saint Jean Baptiste. C’est l’heure où le Verbe de Dieu a pris chair de la Bienheureuse Vierge Marie et s’est fait homme.

C’est alors que la onzième et dernière heure de la Révélation est pour Saint Grégoire la période qui de l’avènement du Seigneur nous conduit au Dernier Jour. C’est l’heure de la Rédemption : l’heure où le Christ est mort sur la Croix, ressuscité le troisième jour et monté à la gloire du Ciel.

Vitrail de la barque de l’Eglise, église Saint Etienne du Mont, Paris

Cette dernière heure est également celle de l’Eglise. Une Eglise qui n’est pas seulement réservée aux ouvriers de la première heure c’est-à-dire au peuple Juif à qui Dieu s’est premièrement adressé. L’Eglise est tout autant appelée à accueillir les ouvriers de la onzième heure que sont les chrétiens issus du paganisme. En effet, le Seigneur n’est pas mort sur la Croix seulement pour le peuple qu’il s’est choisi mais pour l’ensemble du genre humain. C’est dans cette perspective que le Seigneur conclut alors Sa parabole : « C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. » (Mt 20, 16). Si les derniers seront premiers dans son Royaume c’est parce qu’ils embrassent la plénitude de la Révélation chrétienne. Si les premiers venus à la foi seront les derniers dans son Royaume c’est parce qu’ils refusent de reconnaître que Jésus est « le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). Cette finale introduit alors le drame de la Passion qui dans l’Evangile selon Saint Matthieu va commencer.

Baie n°3, de l’arche de Noé à la barque de l’Eglise, église Saint Etienne du Mont, Paris

Rendons grâces en ce Dimanche, frères et sœurs bien-aimés car nous vivons en ces temps qui sont les derniers. Notre espérance n’est pas tournée, comme les ouvriers de la première heure, vers la venue d’un lointain et mystérieux Sauveur. Notre espérance est tournée vers le retour du Christ qui reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts (Cf. Credo). Quelle que soit l’heure à laquelle nous nous sommes mis à la suite du Christ, vivons pleinement notre foi car le Royaume des Cieux est tout proche, ainsi soit-il.

abbé Benjamin MARTIN


Moyaert, Claes ou Nicolas Cornelisz, La parabole des ouvriers de la onzième heure, 1630-1640,
musée des Beaux Arts, Chambery, France

[1] La bonté de Dieu introduite par la question du jeune homme riche se retrouve dans la finale de la parabole des ouvriers de la onzième heure : « ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » (Mt 20, 15b) interroge le Maître du domaine à l’ouvrier de la première heure.

[2] Ce parallèle entre Mt 19, 30 et la conclusion de la parabole en Mt 20, 16 est renforcée par deux liens logiques rattachant la parabole à l’enseignement qui vient d’être donné au sujet du salut. La parabole est introduite par ces termes « Le Royaume des cieux est comparable, en effet, à un maître de maison… » alors qu’elle sera conclue par ces termes « Ainsi les derniers seront premiers et les premiers derniers ». La traduction liturgique ne donnant à entendre que la parabole omet le « en effet ».

[3] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Evangiles, Homélie 19, homélie prêchée devant le peuple en la Basilique de Saint Laurent le dimanche de la Septuagésime.

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